Courir Libre : Chapitre 1 – Homo Sapiens

Avant de nous lancer tels des sprinteurs dans le vif du sujet (pour rappel : l’histoire de la course à pied libre/hors stade/loisir), je vous invite d’abord à effectuer un grand bond dans le temps… Et quel bond ! Il va vous propulser hors de ce que les spécialistes nomment l’Histoire. Nous allons nous projeter il y a plus de 5000 ans, bien avant que l’écriture ne vienne figer les comptes d’un boutiquier mésopotamien sur des tablettes d’argile. Je vous invite à porter un regard sans condescendance sur tout ce qu’il y avait avant ; mieux encore, sur TOUS CEUX qui ont précédé les les premières civilisations antiques. C’est de notre ancêtre Homo Sapiens qu’il s’agit. Ne vous figurez pas une créature mi-singe, mi-homme. C’est des premiers individus de notre espèce dont il va être ici question. Vous êtes prêt.e.s ? Un conseil, prenez de l’élan !

BAM ! [Bond dans le temps effectué].

Nous voilà il y a 200 milliers d’années. Pas l’ombre d’une cité à l’horizon. La Nature environnante est foisonnante, presque hostile. Voilà que vous entendez dans le fourrés, près de vous, de l’agitation. De quoi peut-il bien s’agir ? Heureusement, chanceux.se que vous êtes, vous êtes tombé.e.s au milieu d’un groupe de femmes et d’hommes qui eux, n’ont pas l’air de craindre la bête tapie sournoisement dans les branchages. Ils sont vêtus de façon sommaire et ils vous regardent bizarrement (non seulement vous portez des textiles qu’ils ne connaissent pas, mais en plus vous avez vos Hoka® aux pieds 😉 ). Vous voilà au beau milieu d’un groupe d’ancêtres de la Préhistoire ! Comme nous, ils appartiennent à l’espèce Homo Sapiens (qui signifie littéralement « homme sage »). Rien ne diffère vraiment entre eux et nous, tant dans leur physique qu’au niveau cognitif. Ce sont nos ancêtres directs, capables autant que nous le sommes d’aimer, de craindre, de concevoir et d’inventer.

Chasseurs de la grotte de Lascaux

Paf ! Un chevreuil surgit subitement hors de sa cachette (vous voilà rassuré.e, ça aurait pu être un mammouth) ! Ni d’une, ni de deux, le groupe qui vous entoure s’élance à sa poursuite, toutes sagaies dehors. N’écoutant que votre courage, vous vous joignez à eux. Après tout, autant que vos Hoka One One® servent à quelque chose. Mais vous avez beau courir une ou deux heures par semaine et vous sentir dans une forme relativement bonne que ces homos sapiens vous mettent la pâté en vous distançant rapidement. Et ils n’ont pas l’air d’être à la peine ces bougres !

Comment diable se fait-il ?

Depuis qu’Homo Sapiens est Homo Sapiens, comme ses cousins et ses ancêtres, il court. Jean Delord, philosophe et lui-même athlète, n’hésite d’ailleurs pas à qualifier la course à pied comme le plus ancien sport de l’humanité (Petite Philosophie de la Course à Pied).

Marcher avec endurance n’est nullement une difficulté pour ces femmes et ces hommes habitués à la vie nomade, à la cueillette et à la chasse ; courir ne nécessite finalement qu’un petit effort supplémentaire auquel ils consentent sans peine. Notre bipédie et notre morphologie nous permettaient effectivement de courir sans difficulté et de poursuivre ainsi sans relâche notre future pitanceLeur masse musculaire était d’ailleurs bien plus développée que la nôtre. Rappelons que la sédentarité – tant en terme d’habitat que d’activité physique – n’apparaît qu’avec le développement de l’agriculture qui a débuté voilà seulement 10 000 ans. Pendant plus de 200 000 ans, l’être humain était en mouvement constant (ou presque).  Yuval Noah Harari dans Sapiens, une brève histoire de l’humanité, en fait état avec beaucoup de clarté :

« Ils se déplaçaient moyennant un minimum d’efforts et de bruits et savaient s’asseoir, marcher et courir de la manière la plus agile et la plus efficace qui soit. L’usage varié et constant de leurs corps faisaient d’eux de véritables marathoniens. Ils possédaient une dextérité physique qui est aujourd’hui hors de notre portée, même après des années de Yoga ou de Taï Chi. » (Albin Michel, 2015, p.67)

Crédits : http://www.ideasfestival.co.uk
Yuval Noah Harari

Dès lors, courir était une action quotidienne voire, dans certaines situations, systématique. Et, il y a fort à parier que les effets de la course sur le cerveau étaient les mêmes que sur les nôtres (production d’hormones, etc). Si courir relevait de la nécessité, peut-être y prenaient-ils néanmoins également du plaisir. Et qui sait ? Peut-être même s’amusaient-ils à se lancer des défis pour savoir qui était le membre de la tribu le plus rapide ou le plus endurant. L’esprit de compétition n’est-il pas universel ? [C’est une vraie question que je me pose, point de rhétorique ici]. Loin de moi l’idée de considérer ces hypothèses comme valables. J’ignore d’ailleurs si elles sont vérifiables (si vous êtes anthropologue, paléontologue, ou neurologue, vous avez la parole !). Hélas, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ne nous ont laissé que de très maigres traces de leurs systèmes de valeurs et de leurs cultures.

Toujours est-il que l’être humain, dès le début, était un coureur dont les capacités feraient peut-être rougir Usain Bolt.

 

Intégrer ainsi la Préhistoire dans l’histoire de la course à pied peut sembler un peu abusif. Mais je crois qu’il faut rappeler combien courir est un acte naturel pour l’être humain. Il s’agissait d’une activité des plus communes, nécessaire à la survie, et rendue possible par notre morphologie. Quelques millénaires plus tard, cet acte deviendra pourtant circonscrit aux jeux enfantins, aux stades et à l’entrainement militaire. C’est la Grèce antique qui nous laisse très tôt des traces de cette pratique vite institutionnalisée, reconnue comme un sport à part entière.

Le prochain article traitera justement de cette institutionnalisation poussée, aux règles strictes et discriminantes, qui perdurera jusqu’au… XXe siècle.

A bientôt pour ce nouveau chapitre  !

 


Bibliographie :

  • DELORD Jean, Petite philosophie de la course à pied, Bourin François Editions, 2014
  • HARARI Yuval Noah, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015, 512 pages.

Laisser un commentaire