Billet n°2 – « Rien ne sert de courir, il faut partir à point »

« Qu’est-ce que l’habituation hédonique ? C’est cette capacité que nous avons d’oublier de nous réjouir d’une source de bonheur si elle est là tous les jours. Tout comme une personne valide considère qu’il est normal de pouvoir marcher sur ses deux jambes et oublie que c’est un bonheur et une grâce… jusqu’au jour où elle se fracture une cheville. »

Christophe André, Se changer, changer le monde (coll.), 2013, p.39

 

Voilà désormais deux mois et demi que je n’ai pas foulé le macadam à cause d’une bien vilaine fracture de fatigue. Deux mois et demi, soit soixante-quinze jours, ou encore 1800 heures. C’est long deux mois et demi. Pour autant, aussi curieux que cela puisse paraître, j’ai le sentiment, de plus en plus prégnant, de courir une course de fond symbolique et mentale. Le départ a été marqué par cette reconnaissance de semi-marathon qui, contre toute attente, s’est achevée par la fissuration de mon 5e métatarse. De là, j’ai dû entamer un douloureux « sevrage » sportif, avec immobilisation du pied, utilisation de cannes anglaises, puis limitation de l’usage de mon pied gauche. Aujourd’hui, je peux de nouveau marcher sans le soutien d’une béquille, presque comme « avant ». La douleur disparait petit à petit, au point de se faire désormais rare et très ponctuelle. Je vois la fin de ce périple, « le bout du tunnel » comme le dit si bien mon médecin. Enfin, il me semble apercevoir, au loin, la ligne d’arrivée.

La fin d’une aventure ? Non, seulement la fin d’une étape

Distinguer la ligne d’arrivée ne signifie pas que l’aventure touche à sa fin. Comme le laissait si bien entendre un grand monsieur au nez tout aussi grand, gagner une bataille ne signifie pas gagner la guerre. Si la guérison de mon petit peton poursuit son cours, j’ai espoir de reprendre la course dans une semaine. Oui, seulement une petite, minuscule semaine. Je suis partagée entre l’excitation, la peur et la frustration. Je sais que cette reprise devra impérativement se faire progressivement (pour éviter que l’os ne se rebrise) et qu’elle risque d’être difficile. Je ne me berce pas d’illusions ; je sais que mes performances d’avant blessure ne sont plus que passé. Elles sont derrière moi, et je dois tout reconstruire. Il faut que je me remette en forme, et que j’en perde certaines… L’aventure de la fracture de fatigue n’est donc pas encore prête de toucher à sa fin. Elle va se poursuivre dans ma reprise de la course à pied, dans le deuil de mon niveau précédent la blessure (même s’il restait fort modeste), et dans l’effort.

Apprendre à profiter des petits plaisirs que la vie (et la Nature) nous offrent

En attendant, je recommence doucement à savourer les joies d’une marche sans douleurs ni contraintes. Ainsi, il y a à peine quelques jours, j’ai remis les pieds en forêt. Il y avait bien trois mois que je n’avais pas pu profiter d’une immersion pareille en Nature. Quelques minutes avant cette promenade, un orage venait d’éclater. Le soleil revenu, je me décidais malgré tout à arpenter les sentiers d’un coteau proche de la Loire. Les chemins étaient boueux, et le sol –liquéfié- n’était pas loin parfois d’avaler tout cru mes chaussures. J’avançais prudemment sachant pertinemment qu’une chute ne viendrait pas arranger mon cas. Mais je voulais me ressourcer, retrouver les odeurs du sous-bois et écouter la nature s’ébrouer. Je voulais remettre en branle mon corps un peu endormi, loin de la folie urbaine et de la foule des badauds scotchés sur leurs smartphones ou sur les vitrines des boutiques.

Bon sang que j’étais bien ! Sur le chemin du retour, après avoir défié ma peur du vertige sur un chemin grimpant le coteau, après avoir craint de m’écraser lamentablement dans une flaque de boue, et après avoir affronté –courageusement ! – les premiers moustiques de la saison, une part profonde et essentielle de mon être remerciait la Nature, le Grand Tout ou le Grand Architecte de l’Univers (peu importe son nom) pour m’avoir offert l’opportunité de profiter de cette belle promenade. D’aucun pourrait penser qu’il s’agissait d’une balade bien commune. Mais pour moi, privée de l’usage de mes gambettes pendant plusieurs longues semaines, je savourais cet instant de pure liberté, de félicité, de reconnexion à la Nature et à mon être. Christophe André, cité au début de cet article, a raison. L’habitude tend à nous faire minimiser l’immense chance que nous avons à pouvoir nous mouvoir librement. Il dit aussi, dans ce même livre, combien une promenade dans un milieu peu urbanisé est profitable, apaisant, et sain.

Réapprendre à prendre le temps et… à partir à point

Evidemment, la tentation est forte de reprendre la route chaussée de mes Hoka. Pas plus tard qu’hier, tandis que la chaleur de la journée se muait en moiteur vespérale (oui, je parle bien et en plus de ça, je suis humble :assurément, quel être exceptionnel je suis !), il m’a d’ailleurs fallu résister avec force. Le temps était idéal et en plus, je n’avais pas souffert un seul instant de mon pied malgré les quelques kilomètres de marche que j’avais derrière moi. Je me voyais déjà enfiler mon corsaire et mes chaussures pour fouler avec prudence quelques mètres dans la rue. Mais la raison a su modérer mon désir. Je ne peux me risquer à reprendre la course trop tôt, même si c’est avec la plus grande prudence et parcimonie. Et puis l’échéance arrive à son terme. Encore une petite semaine à patienter, et hop, la reprise sera officielle et effective ! En attendant, je constate que cette pause forcée aura eu quelque bénéfice -inattendu je dois dire – sur mon rythme de vie. L’organisation de mon temps libre ne dépend plus vraiment du sport. Avant ma blessure, je voulais profiter (ou consommer ?) de la variété des activités sportives, complémentaires à la course, que je pouvais pratiquer : bodybalance (concept LesMills mélangeant taï chi, pilates et yoga), HBX Boxing (exercices s’inspirant de MMA), exercices de renforcement… je n’arrêtais pas. Je peinais à profiter pleinement de l’instant présent et à conscientiser mes pratiques.

Aujourd’hui, j’arrive plus facilement à sauter une séance sans avoir le sentiment de jouer ma vie. Quand je reprendrai – dans un futur très proche – la course et les entraînements, il me faudra garder cela en ligne de mire.
Je dois continuer à savourer la beauté du moment présent, les petits cadeaux de la Nature et la remercier pour me donner la chance de pouvoir ressentir à nouveau les joies de la course à pied.

 

 

 

Crédits photos :

The Tortoise and the Hare From  »The Æsop for Children », by Æsop, illustrated by Milo Winter Project Gutenberg etext 19994 http://www.gutenberg.org/etext/19994

Somsak Sudthangtum

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